La fin de la seconde Rome

Publié le par Louis

 

La chute de Constantinople 1453

 

Steven Ruciman, Tallandier – coll. Texto

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 Le 29 mai 1453 est une date capitale dans l’histoire de l’Europe. Elle dispute encore la vedette à celle de 1492, pour savoir à partir de quand il faut situer le passage du Moyen Age à l’Histoire moderne. Les historiens ont jusqu’alors préféré la date de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, puisque celle-ci représente une victoire pour l’Europe.

 Comment Constantinople est devenue Istanbul…

 La chute de Constantinople représente par contre une défaite dépassant largement le réduit grec. A partir de cet évènement, une grande partie de l’Europe va tomber sous le joug turc durant plusieurs siècles.

 Une ruine en sursis

En 1453, l’Empire Byzantin qui avait repris le flambeau de l’Empire Romain durant plus de mille ans n’est désormais réduit qu’à  la ville de Constantinople et  sa périphérie. Un maigre territoire entouré par les possessions des Ottomans déjà à cheval entre l’Europe et l’Asie. L’orgueilleuse cité, fondée par Constantin, n’est plus qu’une grosse tête sans corps, une ruine moribonde que protège pourtant sur sa partie terrestre une solide rangée de fortifications.

 La menace Ottomane

Contre ces remparts s’est heurtée une foule de conquérants dont les seuls vainqueurs furent les Croisés en 1204 lorsque que ceux-ci décidèrent de changer d’objectif et de s’emparer de la ville au lieu de reconquérir la Terre Sainte. Une conquête éphémère qui porta cependant un coup fatal à l’Empire Byzantin. Les empereurs grecs qui se succèdent jusqu’au règne ultime de Constantin XI Dragasés n’arrivèrent pas à redonner à Byzance sa puissance de jadis pour pouvoir endiguer une nouvelle menace : les Turcs Ottomans.

 Solidement implantés en Anatolie depuis la fin du XIe siècle, les Turcs restèrent néanmoins divisés politiquement jusqu’à ce qu’émerge le clan des Ottomans dont la puissance devint réellement inquiétante à partir du XIVe siècle.

 

C’est en vain que les Byzantins demandèrent de l’aide aux puissances européennes. Celles-ci n’eurent jamais réellement conscience de la menace que représentait l’avancée turque. C’est ainsi que tombèrent un à un les  petits royaumes comme la Serbie , la Bulgarie , jusqu’à ce que s’effondre au cours du XVIe siècle le grand royaume de Hongrie. Et lorsqu’une poignée de chevaliers européens décidèrent de partir en croisade contre les Turcs, ils ne furent jamais assez nombreux ni organisés pour pouvoir remporter la moindre victoire.

 
Mais Byzance ne veut pas disparaître

Sûr de sa puissance, le sultan Bayezid avait déjà exigé en 1402 la capitulation des Grecs. Leur empereur Jean VII avait cependant courageusement répondu aux messagers Turcs en leur déclarant : 

« Dites à votre maître que nous sommes faibles mais que nous avons confiance  en Dieu, qui peut nous fortifier et abattre de leurs trônes même les plus puissants souverains. Que votre maître fasse ce qu’il lui plait. »

Un peuple change de continent 

 La victoire turque était malgré tout une donnée inéluctable que venaient étayer les vastes mouvements de populations à travers le Bosphore. L’Histoire s’accélérait à une vitesse vertigineuse… Présents sur la partie européenne du détroit de Dardanelles dès 1353, l’auteur mentionne qu’en 1410, se trouvaient plus de Turcs en Europe qu’en Anatolie. Ce peuple semblait vouloir définitivement s’extirper de cette péninsule asiatique au sein de laquelle ils avaient été contenus durant plusieurs siècles, après l’avoir systématiquement deshellénisée.

 Mehmet II le conquérant

En 1451, Un nouveau sultan accède au trône : Mehmet II. Son ambition première est de s’emparer de Constantinople pour en faire sa capitale. Ce réduit grec isolé au milieu d’un vaste empire, lui-même à cheval sur deux continents, n’a désormais plus sa raison d’être.

 Afin de mettre toutes les chances de son côté, le sultan s’offrit la technologie d’un traître Hongrois. Un ingénieur du nom d’Urbain qui fabriqua des canons aux dimensions fabuleuses, afin de détruire la double rangée de remparts de Constantinople. La plus impressionnante de ces armes de destruction massive pour l’époque mesurait environs huit mètres de long. Sa circonférence était de deux mètres cinquante au niveau de la bouche par laquelle on introduisait des boulets de six cent kilos !

 Mais le plus impressionnant dans ce siège fut la disproportion entre le nombre des assiégeants soit 80.000 hommes et celui des défenseurs de la ville, soit moins de 7000 hommes…

 
Malgré l’échec de leurs ambassades chargées d’obtenir de l’aide en Occident, les Grecs n’étaient pas seuls derrière leur empereur Constantin XI. Ils avaient pour soutien des soldats génois et catalans. En cours de siège, des navires génois réussirent même à forcer le blocus turc et à secourir la ville en vivres et en armes, ce qui eut le mérite de gonfler le moral des assiégés.

 
Le siège commence 

L’assaut terrestre commença le 18 avril 1453.Les canons turcs firent de grands dégâts sur les vieilles murailles de Constantinople mais, dès la tombée de la nuit, les habitants se hâtaient de tout réparer, imposant à l’ennemi de reprendre à zéro le dur labeur d’offensive réduite à néant.

 L’usage de ces armes nouvelles s’avérant finalement peu efficace, les Turcs en vinrent à utiliser une méthode plus traditionnelle, celle de la sape. Mais cette nouvelle tentative fut réduite à néant par les défenseurs qui se servirent d’une arme secrète qui avait sauvé Constantinople plus d’une fois : le feu grégeois. Un liquide inflammable, à la mystérieuse composition, sur lequel débattent encore les scientifiques. Son usage systématique aurait pu encore sauver la ville, mais ce ne fut pas le cas. A leurs heures de gloire, les Byzantins avaient jadis détruit des flottes entières grâce à cette arme dont l’un des atouts majeurs -outre l’effroi qu’elle suscitait chez l’ennemi- était de continuer  à se consumer sur l’eau.

 L’étau se resserre

Mais l’étau se resserra dangereusement sur Constantinople lorsque les navires turcs parvinrent à se rendre sur la Corne d’Or, sous les remparts nord de la ville. Par un audacieux stratagème, ils réussirent à contourner l’obstacle de l’immense chaîne qui leur barrait l’embouchure du ce fleuve en déplaçant leur flotte par voie terrestre.

 Usant de tous les moyens mis à sa disposition, le sultan eut aussi l’idée de faire avancer contre les remparts d’immenses tours sur roues. Mais là encore, l’échec de l’offensive fut cuisant : les défenseurs détruisirent une à unes ces machines de guerres aussi impressionnantes que fragiles.

 Une négligence fatale

Paradoxalement, ce ne sont pas les assauts acharnés des Turcs contre les remparts qui eurent raison de la ville, mais une négligence des habitants. Le dernier jour du siège, ils oublièrent de refermer une porte secrète de sortie, dans laquelle se ruèrent les assaillants. Au même instant, Gustiniani le chef des défenseurs génois, qui s’était jusqu’alors battu comme un lion, tomba grièvement blessé. Son évacuation de la zone des combats sapa le moral des défenseurs au moment où ils en avaient le plus besoin.

 Galvanisés par ce succès, un flot d’assaillants se rua de toute part dans la ville. Comprenant que la partie était perdue, l’empereur décida de mourir au combat. Constantinople étant perdue, il ne souhaitait plus lui survivre. Il fonça donc au devant de son destin afin de périr dans l’honneur. A partir de cet instant, on ignore ce qu’il est devenu. Ayant retiré ses insignes impériaux, son corps n’a pu être clairement identifié dans la masse innombrable des cadavres grecs.

 Trois jours de pillage 

L’heure était désormais au pillage. Le sultan avait donné carte blanche à ses troupes pour se servir sans limites. Les Grecs connurent alors trois jours d’horreur. Une partie d’entre eux réussit à fuir en navires. Pour les moins chanceux, ce fut le massacre, le viol ou l’esclavage qui les attendirent.

 En vain, une foule de fidèles désespérés vint se réfugier sous les coupoles de Sainte-Sophie. Ils s’y étaient barricadés et priaient, espérant qu’un miracle puisse les épargner. Mais les turcs défoncèrent les portes, et n’eurent qu’à se servir en esclaves de premier choix. L’édifice dont Justinien pensait qu’il surpassait en beauté le temple de Salomon, fut alors transformé en mosquée.

 Portée de l’évènement

La chute de Constantinople eut un énorme retentissement en Occident. Le légat du pape en Allemagne Aenas Sylvius n’hésita pas à parler de la « seconde mort d’Homère et de Platon ». L’une des conséquences positives de cet évènement fut cependant l’exode en Occident d’une foule de savants Grecs, apportant avec eux tout des pans entiers de savoir antique inédit, contribuant ainsi à l’essor de l’humanisme.

 Car c’est paradoxalement durant sa phase de lente agonie politique que Byzance connut son plus grand éclat intellectuel. L’un de ses grands philosophes en ce XVe siècle, fut le néoplatonicien Gémiste Pléthon, partisan d’une relecture païenne des œuvres de Platon. Des idées révolutionnaires pour l’époque qui inquiétèrent le patriarche Gennade au point de le conduire à détruire le manuscrit de ce philosophe audacieux. Pléthon eut au moins le temps d’influencer Cosme de Médicis afin de reconstituer à Florence une académie platonicienne.

 Ainsi tombait à l’Est une ville grecque millénaire, alors qu’à l’Ouest en Espagne allait se tourner une toute autre page. En 1492, l’année de la découverte de l’Amérique, tombait Grenade, la dernière ville des rois maures. Un fait militaire concluant des siècles de reconquête espagnole. Ainsi oscille le balancier de l’histoire et de la confrontation des grandes civilisations du bassin méditerranéen.

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A lire également cette excellente mise en perspective historique de l'historien Jacques Heers.

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