La ligne d'Albert Londres

Publié le par Louis

 
 
 Dans les républiques bananières, la vie des journalistes a peu de valeur. Mais dans un Etat dit de droit, ces derniers n’ont-ils pas tendance à devenir leurs propres ennemis en travestissant leur code de déontologie ? Sans s’en rendre compte, ils finissent par abdiquer leur indépendance au profit du copinage, de relations troubles avec les pouvoirs, et même de révérences dans un nouveau système de cour. A l’heure où des journalistes plus lucides prennent le risque de blâmer certains de leurs confrères comme autant de nouveaux « chiens de gardes » du système, il est urgent de relire le grand reporter Albert Londres.
 
 Disparu prématurément lors d’un naufrage dans les années 30, ce routard journaliste a sillonné la planète pour enquêter sur les sujets les plus brûlants de son époque : la bataille des Dardanelles, la prise de Fiume par D’Annunzio, le bagne en Guyane, la Chine des seigneurs de la guerre, les asiles de fous, la traite des Blanches, ou les mouvements terroristes de libération nationale dans les Balkans.
 
 Même si sa plume est aujourd’hui jugée désuète en raison de son coté théâtral, sa volonté d’indépendance vis-à-vis des pouvoirs et des ses propres employeurs reste un modèle pour sa corporation. On cite souvent, en guise d’illustration, la réponse qu’il adressa à son rédacteur en chef lui reprochant de ne pas écrire ses articles dans la stricte ligne éditoriale du Quotidien
 
« Messieurs, vous apprendrez à vos dépens qu’un reporter ne connaît qu’une seule ligne : celle du chemin de fer. »
 
 Cette anecdote illustre à merveille la fable de La Fontaine du loup et du chien allégorie sur la difficulté de concilier liberté et sécurité financière. Vivre comme une bête sauvage affamée mais arpentant librement les bois, ou comme un animal domestique généreusement nourri mais dont la liberté se mesure à la longueur de sa laisse. Un dilemme cornélien s’étendant finalement à chacune de nos existences.
 
 Saluons enfin l’initiative des éditions Arléa, après un interminable procès kafkaïen, d’avoir édité cette année les oeuvres complètes d’Albert Londres. Un premier hommage avant son passage en Pléiade ? N’oublions pas que les bons pavés sont amenés à devenir les piliers des bonnes bibliothèques.  
 
 Derrière ces nombreux reportages se cache la plume talentueuse d’un auteur qui mériterait plus souvent d’être admis dans la nomenclature des grands écrivains. Figure emblématique du journalisme, Albert Londres est amplement digne d’avoir sa place dans la République des Lettres. Que les éditeurs de dictionnaires de littérature se passent le mot : son nom est toujours étonnement exclu de leurs longues listes. Qu’attend-on pour combler le vide qu’il existe entre les noms de J. London et de H.W. Longfellow ? 

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Publié dans Point de vue

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