Livre : chef-d'oeuvre en péril ?

Publié le par Louis


« Les livres ont les mêmes ennemis que l'homme : le feu, l'humide, les bêtes, le temps ; et leur propre contenu. »
 
Paul Valéry
 
 Il faudrait également ajouter leur propre contenant... Si nous avons perdus des pans entiers de savoir antique en raison des facteurs incriminés par le poète français (pour citer une exemple, il ne nous est rien parvenu des 75 œuvres du philosophe stoïcien Chrysippe), une menace insidieuse condamne à plus ou moins brève échéance la plupart des livres publiés depuis plus d’un siècle. Un mal complètement ignoré des lecteurs mais bien connu des professionnels.
 
Acidité du papier : la mort programmée du livre
 
 Cette menace est due au procédé de fabrication qui a remplacé l’utilisation de papiers de pur chiffon, collés à la gélatine. Quiconque a pu avoir entre les mains un volume imprimé au temps de Voltaire peut se rendre compte de leur solidité et de leur parfait état de conservation.
 
 On ne peut pas en dire autant des ouvrages sortis des presses depuis la seconde moitié du XIXe siècle. Ces derniers ont un papier composé de fibres de bois encollés à l’alun et à la colophane. Par ces contenants modernes, les livres sont donc condamnés d’avance puisqu’ils se désagrègent irréversiblement, rongés par l’acide qu’ils contiennent depuis leur fabrication.
 
 Selon un scénario bien connu et très actuel, les papetiers d’hier ont préféré une logique productiviste au développement durable tout en étant avertis des conséquences néfastes de leurs choix. En effet, dès 1899, une poignée de ces fabricants alertaient leurs confrères et les autorités sur la menace des papiers acides.  
 
Un processus d’autodestruction !
 
 Le livre est donc menacé par un sournois processus d’autodestruction chimique ! Les étapes de ce scénario détestable sont donc les suivantes : la feuille commence par jaunir, puis perdre de sa souplesse d’origine, et devient donc cassante ou friable au contact des mains innocentes qui les manipulent à tour de rôle. Ajoutons à cela les facteurs aggravants de la pollution, des études récentes ont chiffré concrètement le bilan de ce danger : sur 2.6 millions d’ouvrages publiés en France entre 1875 et 1960, 90 000 sont perdus, 900 000 en péril immédiat, et 700 000 condamnés à court terme, soit les deux tiers du patrimoine livresque publié au cours de cette période !
 
Il existe heureusement un remède : le caisson de désacidification. La plupart des grandes bibliothèques nationales en sont équipées. Ce procédé associé à la technique de renforcement des livres par thermocollage représente un travail de titan. Malgré toutes les bonnes volontés, il ne nous sera permis de ne sauver qu’une partie de notre héritage. Les petites bibliothèques et tous les vieux ouvrages possédés par des privés en seront hélas exclus. Est-ce une fatalité ou un pis-aller en attendant d’autres solutions ? Une chose est sûre, ce combat contre le temps et l’oubli est une belle métaphore de la fragilité de toute création voire même de l’existence humaine…
 
 
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Une mise en garde du chercheur Pierre-Marc de Biasi dans ce passionnant Découvertes Gallimard.

Publié dans Essais

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