Le bâton d'Euclide

Publié le par Louis

 
Le bâton d'Euclide
Le roman de la bibliothèque d’Alexandrie
 
Jean-Pierre Luminet, JC Lattès
 
 
 Qui a brûlé la fameuse bibliothèque d'Alexandrie?
 
 Un fait dont on est sûr, c'est qu'au lendemain de la conquête arabe de 642 il ne restera de ce phare de la connaissance qu'un vulgaire amas de cendres, le vent du désert se chargeant de balayer les débris de plus de 1000 ans de savoir. La grande interrogation historique est de savoir si ce crime contre la connaissance fut délibéré ou pas.
 
 Une version avance que ce temple du savoir aurait été ravagé par un incendie involontaire lors de la prise de la cité par les conquérants musulmans. Un tel scénario est défendable dans la mesure ou celui-ci s'était déjà produit du temps de César.
 
 Mais une autre source désigne clairement le coupable. Le calife Omar, donnant son avis sur le sort des ouvrages de la bibliothèque, aurait prononcé cette phrase empreinte du cynisme fanatique le plus accompli:
  
 " Si leur contenu est en accord avec le livre d’Allah, nous pouvons nous en passer puisque, dans ce cas, le Coran est plus que suffisant. S'ils contiennent au contraire quelque chose de différent par rapport à ce que le Miséricordieux a dit au Prophète, il n'est aucun besoin de les garder."
 
 Un jugement ne laissant guère d’issue favorable aux centaines de milliers de volumes qui alimentèrent ainsi durant six mois les chaufferies des bains publics.
 
 Cette accusation ne pèse sur les épaules que d’un seul homme et n’engage pas la responsabilité de son peuple. Elle reste toutefois bien trop lourde pour être pleinement assumée aujourd’hui, même quatorze siècles après les faits… C'est pourquoi les historiens croyant en la bonté de la nature humaine, préfèrent envisager la version de l’accident à celle de l’autodafé.
 
 
 Cet acte de destruction ne pourrait mériter qu’un simple haussement d’épaules de l’éternité face aux innombrables guerres jalonnant les méandres de l’histoire. Il signifie pourtant un grand bond en arrière dans la lente esquisse des progrès de l’esprit, une catastrophe pour l’humanité.
 
 Ces milliers de rouleaux de papyrus contenaient une foule de savoirs scientifiques, philosophiques, historiques et poétiques, patiemment accumulés au fil des siècles depuis les Ptolémées. Ils étaient pour la plupart des documents uniques. Leur perte contribua à l'oubli d'oeuvres capitales, dont nous n'avons aujourd'hui la connaissance que par de maigres citations préservées par quelques bienveillants copistes.
 
 Pour évoquer ces tragiques évènements, l'auteur a imaginé un dialogue original entre le conquérant et les défenseurs de la bibliothèque.
 Le général Amrou qui entre en triomphateur, est néanmoins un esprit éclairé. Il prend le temps d'écouter tour à tour Philopon le dernier bibliothécaire, le médecin Rhazès et la néoplatonicienne Hypathie du même nom que la philosophe martyre des siècles précédents.
 
 Les trois citoyens alexandrins lui racontent alors l'histoire d'un lieu mythique de l'Antiquité où des hommes exceptionnels se transmirent au fil des siècles le fameux bâton d'Euclide, symbole du savoir. Une ville bénie des muses où fut traduite la Septante (la version grecque l'Ancien Testament, où excellèrent les géographes Eratosthène et Claude Ptolémée, le poète Callimaque, le médecin Galien, le philosophe Philon et bien d’autres encore... ).
 
 Des noms qui évoquent encore quelque chose, car leurs œuvres furent partiellement conservées en d’autres lieux. Des œuvres issues d’un même génie, fruit du miracle grec. Car le savoir des enfants d’Athéna était bien trop vaste pour qu’il ne survive pas à la catastrophe d’Alexandrie. Ne sentons-nous pas jusque dans notre langage ses lointaines radiations ?
 
 Prenons en guise de preuve et de conclusion, la remarque de Whitehead concernant le philosophe emblématique du monde antique, dont nous avons conservé les œuvres complètes : « Toute l’histoire de la philosophie consiste en une série de notes en bas de page de l’œuvre de Platon. ».
 
 Face aux pensées d’un Platon, restes magnifiques d’une futaie calcinée, tâchons de lui rendre hommage, efforçons-nous de cultiver notre modeste jardin… en lisant.
 
 

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Jim 17/07/2006 18:04

Grâce à toi, Louis, j'ai aussi pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce livre qui, s'il situe l'action dans l'antiquité, reste d'une grande actualité... le savoir et la science resteront à jamais les adversaires de l'obscurantisme !

Alain 12/07/2006 19:30

Un livre passionnant et que j'ai lu avec avidité!