Un empire franco-indien

Publié le par Louis

 
Histoire de l'Amérique française
Cécile Vidal, Gilles Havard, Flammarion
 
 

« Nos racines françaises sont très profondes, et s’en prendre à la France, c’est un peu s’en prendre à nous même. » Ainsi s’exprima en 2003 Victoria Cook, la conservatrice du Museum of Art de la Nouvelle-Orléans, à propos du contexte orageux des relations franco-américaines de l’époque…

En effet, de 1604 à 1763, la France a tenu les rênes d’un immense empire continental. Un ensemble s'étendant du golfe du Saint-Laurent au delta du Mississipi, en passant par le réseau des Grands Lacs. Il est donc tout à fait juste de reconnaître que l’aurore identitaire d’un bon tiers du territoire actuel des Etats-Unis jaillit du sein même de l’histoire de France.
 
La littérature française a longtemps entretenu une vision plus ou moins romantique de cet épisode de notre histoire d'outre-mer. Qui n'a jamais entendu parler des indiens émouvants de Chateaubriand dans son roman Atala, du sort funeste de Manon Lescaut de l'Abbé Prévost, ou encore des pérégrinations de l'inoubliable Pélagie la charrette de l'acadienne Antonine Maillet ? Récemment encore, Jean Raspail a de son côté publié un palpitant récit de voyage (En canot sur les chemins d’eau du roi), qu'il effectua dans les années 50 sur les traces des infatigables coureurs des bois du temps du Canada français.
 
Toutefois, la mémoire plus scrupuleuse de cet empire aussi vaste qu'éphémère, risquait de sombrer dans l'oubli, son historiographie n'étant guère renouvelée ces derniers temps. Heureusement ce livre arrive à point nommé pour combler ces lacunes. 
Voici une somme universitaire complète et limpide, capable de tenir le lecteur en haleine, malgré l’aspect pavé du volume. Ces deux historiens spécialistes ont entrepris de rédiger l'ouvrage qui fera non seulement référence durant de nombreuses années, mais comblera les lecteurs toujours avides d'en savoir plus sur ce sujet.
 
Toute l'histoire de l'Amérique française (Canada et Louisiane) est passée au crible. Les auteurs abordent même des épisodes mineurs mais néanmoins passionnants comme les tragiques tentatives d'implantation des Protestants français en Floride, sous la conduite de Laudonnière, tous passés au fil de l’épée espagnole.
En plus d'une trame chronologique détaillée, ne faisant l'impasse sur aucun conflit avec les autres puissances coloniales, une grande part de l'ouvrage consacre une approche thématique à cette présence française en Amérique du Nord.
 
Sont d'abord abordées les raisons du faible poids démographique de nos colonies face aux établissements britanniques. Leur organisation sociale, leur économie, le rôle moteur de l'Etat dans la conquête, et surtout leurs relations privilégiées avec les populations amérindiennes.
Car l'empire français d'Amérique fut un véritable empire franco-indien. Les rares troupes françaises disséminées dans quelques fortins établis sur des passes stratégiques, réussirent à tisser d'harmonieuses relations avec les innombrables tribus locales (Illinois, Hurons, Algonquins..).
 
En guise de témoignage relatif à ces rapports de bon voisinage, un missionnaire alla même jusqu’à déclarer : « Nous vivons avec eux comme des frères, et j’aimerais beaucoup mieux me trouver seul la nuit dans leurs campagnes au milieu d’eux, qu’à neuf heures du soir dans la rue Saint-Jacques à Paris ».
 
Ce réseau d’apparence fragile reliait la sub-tropicale Nouvelle-Orléans au noyau glacial et originel de la Nouvelle-France (Québec et Montréal), via l’immense bassin du Mississipi. Cet édifice, force encore l’admiration des historiens américains qui s’inclinent devant ce qu’ils semblent considérer comme une marque de fabrique de notre génie national… quand celui-ci veut bien donner libre court à toute son étendue !
 
La France construisit donc patiemment une vaste confédération d’alliés fidèles, la soutenant par le sang versé dans chacune de ses guerres successives contre les anglais ou toute autre tribu hostile comme celle des Natchez .
 
Certains chefs comme le "Prince des Abénaquis", eurent même le privilège de se rendre à Versailles. Ce dernier y fut présenté au "Grand Onontio", soit Louis XIV en personne, qui lui remit un sabre, une médaille ainsi qu’un titre de noblesse, signe du profond respect du roi de France vis-à-vis de ses lointains alliés.
Au-delà de cette diplomatie faite d'entente cordiale, il faut souligner que les Indiens appréciaient par-dessus tout notre modeste appétit foncier, l’explorateur français voyageant loin sans vouloir nécessairement tout posséder.
 
Les colons anglais des Treize Colonies étaient par contre haïs pour leur inexorable expansion territoriale vers l'Est, spoliant des peuples dont le mode de vie s'opposait au principe de la propriété privée. Les auteurs relatent à ce sujet un épisode singulier. En 1760, des Cherokees prirent d'assaut un fort britannique et mirent à mort le commandant de la place en lui enfonçant de la terre dans la bouche tout en vociférant: "Chien, puisque tu es si avide de terre, rassasie-toi..."
 
La page de cette histoire prometteuse se referma toutefois brutalement à la fin de la Guerre de Sept ans, en 1763. L’Amérique française n’est plus… Si à défaut de traces monumentales ne subsistent que de rares indices topographiques trahissant notre présence passée, rien n’est jamais fini.
 
Les populations francophones enracinées dans la vallée du Saint-Laurent depuis le XVIIe siècle, sont plus que jamais présentes, criant aujourd’hui leur vitalité à ceux qui veulent bien l’entendre... Ils écrivent chaque jour un peu plus les pages de leur propre histoire, celle des Québécois, celle d’un peuple jeune qui n’a point honte de s’affirmer souverain.
 
 

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