Le roman du baron fou

Publié le par Louis

 
 Les seigneurs de la mort
 
Robert de Goulaine, La Table Ronde
 
 
 
« Il faudra t’y faire, lieutenant Riachine : la mort est du voyage, qu’on la donne ou qu’on la subisse. »
 
 
 
 Le baron fou: un officier russe appartenant à l’aristocratie balte issue des chevaliers teutoniques. Après la révolution de 1917 et la guerre civile qui s’en suit, il se bat aux côtés des forces contre révolutionnaires, tentant vainement d’endiguer l’inexorable avance des bolchéviks. La mort de l’amiral Koltchak chef suprême des armées blanches, sonne finalement le glas de tout espoir de résistance.
 
 Les dernières forces de l’ataman Semenov, son successeur de fait, refluent en direction de la Manchourie, seul havre de salut envisageable. Elles abandonnent dans leur sillage une Sibérie, programmée à devenir l’archipel du Goulag des nouveaux bienfaiteurs de la Russie.
 
 C’est pourtant dans ce contexte d’exode et de défaite, que se dresse un homme refusant toute idée de capitulation : l’officier Roman Fedorovitch von Ungern-Sternberg…
 
 Avec une poignée de soldats qui lui sont restés fidèles, il entreprend sa longue marche en direction d’Ourga, capitale de la Mongolie. Son objectif : libérer les enfants de Gengis Khan d’une domination chinoise qui n’en finit plus. A partir de là, constituer le point d’encrage d’une reconquête de la Russie, épaulée par les forces vives de l’Asie émergeant de leur long sommeil.
 
 Cette épopée oubliée de l’histoire renaît sous la plume du romancier Robert de Goulaine qui a bien voulu nous accorder cet entretien.
 
 
 
 « Un être à part, hors de son temps, rebelle, solitaire et silencieux »
 
 
 
 
 
 
 Q : Robert de Goulaine, vous êtes un châtelain dynamique dont la demeure remonte à plus d’un millénaire. Outre vos activités liées à la conservation et la mise en valeur de votre patrimoine, votre domaine (http://chateau.goulaine.online.fr) est également réputé pour sa volière de papillons tropicaux et son vignoble de qualité. D’où vous est venue votre vocation d’écrivain, et comment arrivez-vous à concilier la plume avec toutes vos fonctions ?
 
 
 
 Je suis venu tard à l’écriture. Manque de disponibilité ? Avec l’âge, cela se révèle une piètre excuse, sauf à se replier sur l’acquis ; vivre ou écrire, un faux dilemme aussi… Dormant peu, j’écris la nuit.
 
 
 
Q : Votre dernier roman Les seigneurs de la mort est dédié à Jean Raspail, « expert en utopies ». Comment cet ardent défenseur des causes perdues a-t-il accueilli votre ouvrage ?
 
 
 
 Jean Raspail est un ami de longue date. Ce bel écrivain aurait su tirer un excellent parti de l’aventure d’Ungern. Il y songea, un temps. Peut-être jugea-t-il le sujet trop scabreux, à une telle époque que la nôtre où la critique s’ingénie à mesurer les opinions personnelles d’un auteur à l’aune de ses héros.
 
 
 
Q : A travers les souvenirs d’un ancien cosaque recyclé musicien dans le Paris des années 50, vous redonnez vie à la figure tant mythique que controversée du dernier des Russes Blancs : le baron Ungern. N’avez-vous pas douté d’un tel choix ?
 
 
 
 Le sujet n’était certes pas aisé. « Relever le défi » nécessitait de prendre du recul ; de « raconter » Ungern par le biais d’un personnage interposé, en la circonstance Boris le cosaque. C’est donc lui la figure centrale du roman, avec en filigrane et contrepoint nécessaire à cette sombre épopée, « la fille aux cheveux d’or ».
 
 
 
Q : Que représente à vos yeux ce personnage historique sanglé d’opinions aussi contradictoires ? Un résistant au Bolchévisme, l’un de ces innombrables conquérants qui rêvaient d’être roi, un soldat perdu à l’image d’un loup des steppes, ou bien un seigneur de la guerre pour qui la vie humaine n’avait aucune valeur ?
 
 
 
 Aucune des réponses proposées ne me parait pleinement satisfaisante, puisque, à mon sens - et je l’écris -, « nul être ne ressemble à l’idée que les autres s’en font »… Contentons-nous de les observer ; parfois de les aimer ou haïr ! Quant aux plus grands acteurs de l’Histoire, ne sont-ils pas des pantins, glorieux ou monstrueux, portés puis vite dépassés par les événements auxquels ils doivent leur fortune ? Ma référence, in fine, à Napoléon et à Hitler (je ne les compare pas, ces deux-là, évidemment !) explicite mon point de vue. 
 
 
 
Q : Qu’est ce qui a le plus séduit le comité de lecture des éditions de La Table Ronde lors de la sélection de votre manuscrit ?
 
 
 
 Peut-être la Table Ronde a-t-elle tenu compte du style et de la construction particulière du livre dans sa décision de le publier. J’espère, du moins, qu’il en fut ainsi.
 
 
 
Q : Que pensez-vous des précédents livres écrits sur son aventure mongole ? Vladimir Pozner le peint sous les traits d’un dément sanguinaire dans Le mors aux dents. Ferdynand Ossendowski en tant que rare témoin l’ayant fréquenté, le réhabilite dans Bêtes, hommes et dieux. Jean Mabire quant à lui, a voulu l’immortaliser en héros nietzschéen dans le Baron fou.
 
 
 
 Ni le livre de Pozner ni celui de Mabire ne m’ont séduit. A mon humble avis, ils sont passés à côté du sujet, obnubilés par des idéologies contradictoires auxquelles on ne saurait réduire le baron Ungern – un être à part, hors de son temps, rebelle, solitaire et silencieux ; plus proche d’Aguirre (« Aguirre ou la colère des dieux ») que du fasciste pérorant à longueur de page, ainsi qu’en ont décidé, de façon arbitraire et souvent en contradiction avec les faits, ces deux auteurs, l’un pour le condamner sans appel, l’autre pour l’encenser. En revanche, dans « Bêtes, hommes et dieux », Ossendowski a su nous restituer, sans chercher à l’expliquer ni le justifier, cet être mythique, aux confins du réel et de la fiction. 
 
 
 
Q : Et les Mongols dans tout cela ? Quel souvenir en tant que principaux intéressés, ont-ils conservé de cette épopée ? A- t-il changé depuis la chute du mur de Berlin ?
 
 
 
 La Mongolie est un fabuleux pays que je connais bien. « Le baron fou » continue de fasciner les esprits. Certains croient à sa réincarnation prochaine ; cherchent encore son trésor. L’emprise, puis le désengagement de la Russie soviétique, n’y ont point changé grand-chose. Craignons davantage aujourd’hui le poids de la Chine, si proche, si peuplée… à un moindre degré, l’explosion récente et mal contrôlée du tourisme n’est pas sans danger.
 
 
Q : Quelle note personnelle en tant que romancier, avez-vous souhaité apporter à cette sorte d’Iliade eurasiatique ?
 
 
 
 Cette « note personnelle » que je me suis efforcé d’apporter tient sans doute (outre l’ajout d’un certain nombre de personnages et de situations inventés de toute pièce) à la structure du livre, à son découpage, inspirés de la conception orientale du temps : une roue qui tournerait sans fin sur elle-même – dans un même sens ou dans l’autre, peu importe -, alors que les Occidentaux n’en perçoivent que la fuite... Chaque lecteur peut donc à sa convenance inverser l’ordre des chapitres.
 
 
 
Q : Le Cosaque Boris rejoint de plein gré les rangs de la Division sauvage, et reste fidèle à Ungern jusqu’au bout alors que ses officiers viennent de le trahir. Les années passant, il défend plus que jamais la mémoire de son chef. Qu’est ce qui motive cet inébranlable loyalisme dont l’étudiant Pierre et le journaliste américain Joe ont tant de mal à saisir le sens ?
 
 
 
 Pourquoi reprocher à Boris son manque de discernement, voire son aveuglement ? Cela est inhérent au personnage du cosaque… Je le précise : « Pouvait-on éprouver de l’amitié pour le dieu de la guerre ? On lui appartenait. Ce n’était pas la même chose. »  Cette phrase du livre résume à mon sens l’ambiguïté des rapports entre Ungern et Boris. A preuve aussi ce court dialogue :
    _ Vous vous obstinez à le défendre ! s’indigne Pierre.
    _ Je lui reste fidèle. Voilà tout, répond Boris.
 
 
 
Q : Vous êtes vous plu à imaginer quelle eut été la destinée du baron, si son projet audacieux avait réussi ? Une nuée de cavaliers de l’apocalypse se ruant vers l’Ouest aurait-elle pu changer la face du monde ?
 
 
 
 La réussite du baron était exclue ! Lui-même, j’en suis convaincu, n’y a jamais cru, ni ne l’a souhaité, délivré qu’il était de l’espoir comme le sont tous les grands utopistes. Bien au contraire, la beauté d’une cause perdue suffit à les engager dans leur croisade.
 
 
 
Q : Comment la critique littéraire a-t-elle jugé Les seigneurs de la mort ? Et vos lecteurs, quelles remarques vous ont-ils adressés ?
 
 
 
 La critique littéraire et les lecteurs ont aimé le roman, à en juger par les quelques commentaires suivants, choisis au milieu d’une importante correspondance et de nombreux articles :
 
 
_ « Pour conter cette tourmente révolutionnaire, Robert de Goulaine trouve un souffle que Kessel ou Malraux n’aurait pas renié. »
                                                (Laurent Theis – Le Point)
 
_ « Ce génie français d’une écriture rapide, joyeuse, et qui dit avec élégance les choses importantes de la vie…c’est votre talent tel que je l’ai trouvé avec bonheur dans Les seigneurs d la mort. »
                                                (Olivier Germain-Thomas, de France culture)
 
_ « ce nouveau roman porte un titre qui étonne au milieu d’une œuvre écrite sous le signe du style du soleil et de la grâce…En tout état de cause, ce qui retient l’attention du romancier, c’est d’observer ces hommes égarés sur les sables mouvants de l’existence. »
                                                (Etienne de Montety – Le Figaro littéraire)
 
_ «On se laisse entraîner sans résistance au fil de cette histoire violemment exotique, à demi- délirante. Vous avez tiré un parti remarquable de ces moments où l’histoire bégaye et semble avoir desserré tous ses joints de sûreté. »
                                               (Julien Gracq, auteur du Rivage des Syrtes
 
 
Q : Avez-vous aujourd’hui d’autres projets de romans ?
 
 Prochain roman : Son titre : « tant et si peu »… Le bonheur est-il compatible avec la perfection ? L’incommunicabilité des êtres, leur fusion finale – tels seront quelques uns des thèmes abordés.
 
30/09/06
 

 
Autres livres de Robert de Goulaine:
 
 
·         Les Seigneurs de la Mort2006   
Roman. Editions La Table Ronde
          
·         Le Prince et le Jardinier2003   
Roman. Editions Albin Michel
         
·         Paris 60  janvier 2002 .
Récit. Editions Bartillat.
         
·         La lune au fond de la mer septembre 2000
Roman. Editions Plon.
          
·         Angles de Chasse. Editions Bartillat 1997
Prix François Sommer.
         
·         Du côté de Zanzibar. Roman. Éditions Bartillat 1996
Prix Hugues Rebell.
          
·         Le livre des vins rares ou disparusÉditions Bartillat 1995
Prix grand Cru, Saumur 1996
          
·         Le Dernier Ange. Roman. Éditions Critérion 1992
 

 
 
 
 
 
 
Une autre vision du baron...
 
 
 
 
 
 
 
 
 Je viens de relire le roman de Jean Mabire, Ungern le baron fou.Sa vision du personnage est aux antipodes de Robert de Goulaine. Mais c'est un autre point de vue, écrit à une époque donnée.
 
 
 
 Le souffle qui se dégage du roman de Mabire a de quoi décoiffer les lecteurs épris de mesure. L'intrigue y est d'une efficacité redoutable, et pourtant la complexité historique du sujet n'y est point sacrifiée.
 
 
 
 Le contexte géopolitique de la Mongolie des années 20 est évoqué avec une limpidité sidérante. Avec Mabire, le grand échiquier asiatique avec ses nombreux intervenants comme l'Ataman Semenov ou le seigneur de la guerre Tchang Tso Lin, sort de son mystérieux brouillard.
 
 
 
 
 La Mongolie n'est plus cette steppe isolée où se joue une bataille mineure, mais bel et bien une zone pivot de l'Eurasie à partir de laquelle une autre page de l'histoire aurait pu être écrite.
 
 
 
 L'auteur semble avoir trouvé un personnage à la hauteur de sa vision du monde.La grande originalité de son roman, est d'avoir permis à Ungern de s'exprimer dans un journal fictif. La mise en scène de ce guerrier solitaire a grandement influencé le dessinateur Hugo Pratt. Dans Corto Maltèse en Sibérie, il a pourtant donné une image du baron tenant plus du capitaine Achab que de l'authentique conquérant.
 
 
 
 
 Les propos tenus dans ce journal sortent bien sûr de l'âme de l'auteur, mais ce genre de transfert que certains peuvent trouver dérangeant, contribue néanmoins à enrichir la légende du personnage. C'est aussi une des missions de la littérature que d'être ultra subjective vis à vis de ces personnages historiques. Cette pratique qui remonte à l'Illiade d'Homère est l'essence même de la littérature.
 
 
 
 
Voici un extrait de ce journal:
 
 
 
 
"Nous rendrons à chacun sa personnalité"
 
 
 
 
 "12 novembre 1920. Contre la révolution rouge qui veut transformer toute l'humanité en une masse indifférenciée -ce vieux rêve chrétien- nous rendrons à chacun sa personnalité. Jamais un Bouriate ne sera un Kalmouk ni un Blanc un Jaune. Et pourtant ils peuvent se battre côte à côte, justement pour faire régner dans le monde la différence nécessaire entre les peuples et entre les hommes. C'est cela le sens de mon combat : la revanche de l'individu. Je hais l'égalité. C'est le mensonge des prophètes. Pas un peuple ne ressemble à un autre peuple. Pas un homme à un autre homme. J'aime les étrangers justement parce que ce sont des étrangers."
 
 
 
 
 
  
 
 
 
 

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