Un Brésil flamboyant

Publié le par Louis

Corcovado
Jean-Paul Delfino, Métailié
 
 
Un bossu au destin prometteur
 
 Loin devant le fameux Pain de Sucre,le Corcovado est l’un des plus beaux sommets, dominant la baie de Rio de Janeiro. Sur la couverture du livre figure une vieille photo datant probablement des années 20, montrant le Bossu  sous son plus beau jour, peu de temps avant que celui-ci ne se voit couronné de son fameux Christ rédempteur. Une statue monumentale de 38 m de hauteur, nichée à 710 m d’altitude. Ses bras en croix bénissent les centaines de milliers d’âmes de Cariocas depuis 1931, date de son inauguration.
 
Histoire d’une rédemption
 
 Car ce roman est bien celui d’une rédemption, celle de Jean Dimar. Dix ans de la vie d’un jeune homme en terre brésilienne. L’histoire d’une seconde chance au soleil, d’abord gâchée par une volonté de gravir trop rapidement l’échelle sociale d’une jeune nation, pourtant si généreuse vis-à-vis des immigrants du vieux continent. La chute du petit français qui avait les yeux plus gros que le ventre sera toutefois stoppée par un mystérieux intervenant, lui permettant de repartir de nouveau à zéro, et de participer modestement à la réalisation de la statue du Christ sur le Corcovado.
 
Fuir Marseille ou mourir
 
 Lorsque Jean Dimare, pose les pieds sur le sol brésilien en ce début d’année 1920, c’est avec l’état d’esprit d’un homme fuyant la mort aux trousses. Tout le prédestinait pourtant à travailler sur le port de Marseille comme simple débardeur jusqu’à la fin de ses jours. Une vie de bête de somme dont la routine est mise à mal un soir de rixe dans un bar malfamé, où Jean tue son adversaire par accident. Pour son malheur, il vient d’envoyer au ciel le fils du parrain de la cité phocéenne. Prévenu à temps que sa tête est mise à prix, il saute sur le premier paquebot à destination du Brésil, assuré d’y retrouver un oncle providentiel.
 
Nouveau Monde, nouvelle vie
 
 Tout l’enchante à son arrivée, à commencer par son premier contact avec le site grandiose de la baie de Guanabara. Il découvre un décor naturel sans pareil où la jungle enserrant la grouillante métropole de Rio, rappelle aux nouveaux arrivants qu’ils débarquent bel et bien sur une terre relativement vierge dont l’histoire reste encore à écrire. Un véritable décor de théâtre où toute une végétation luxuriante semble vouloir se précipiter du haut de ces rocs mamelonesques vers ces plages dorées que borde l’Océan Atlantique. Une mise en scène spectaculaire taillée sur mesure pour le jeune Jean Dimare qui doit y jouer le second acte de son existence.
 
De Jean Dimare à João Domare
 
 C’est un oncle très chaleureux, Dom Francisco qui accueille son jeune neveu dont il ignorait jusqu’à peu l’existence. Est- ce la magie du Brésil, un pays où les relations humaines seraient plus spontanés ? Quoiqu’il en soit, Jean Dimare dont le nom se brésilianise en João Domar, a la tête dans les nuages… Il en oublierait presque les raisons de sa fuite. Lui qui n’était rien à Marseille devient grâce au coup de pouce de son oncle, le secrétaire de direction de l’architecte Heictor da Silva Costa, avec le titre prestigieux mais néanmoins fort répandu de docteur.
 
La mise en garde de l’indien
 
 Cet état d’esprit excessivement euphorique lui fait vite oublier le souvenir d’une rencontre troublante lors de son arrivée à Rio. Un indien du nom de Febrionio posté à la lisière de la jungle l’a fixé du regard durant un laps de temps qui lui parut interminable. Cet homme veut l’avertir d’un danger. Malgré la dérive programmée du jeune français, il sera pour lui un véritable ange gardien.
 
 Car Joao a gravi trop rapidement les échelons de la société brésilienne. Cette facilité l’a rendu exigeant. Son patron lui promet une automobile, mais doit se raviser à la suite de mauvaises affaires. Quand ce dernier lui propose son vieux tacot en compensation, João claque la porte du cabinet.
 
Ascension et chute d’un malandro
 
 Il s’en suit pour le jeune homme pressé une lente et inexorable descente aux enfers. La quête de l’argent facile lui fait perdre progressivement sa naïveté, sa douceur et même sa raison d’être. Puisque Rio la blanche n’a pas tenu ses promesses, il se tourne vers Rio la noire. Il s’enfonce dans ces quartiers miséreux, jonchés d’immondices où résonne l’air envoûtant d’une danse alors interdite : la samba. Dans cette jungle urbaine aux nouvelles lois, João compte bien réussir sa vie de malandro, de mauvais garçon. D’abord simple vendeur de billets de loterie dans le cadre du très populaire et néanmoins prohibé Jogo do Bicho, l’ancien col blanc déçu devient très rapidement un impitoyable chef de gang. Son ascension sociale dans les favelas semble aussi fulgurante que concluante.
 
La négation de lui-même
 
 Mais après toutes ces années passées à l’ombre du Corcovado que reste-t-il désormais du petit marseillais fuyant les tueurs du Milieu. Il est désormais à l’image de ses persécuteurs. Non seulement les vies de ceux qui entravent ses affaires n’ont aucune valeur à ses yeux, mais voilà qu’il se met à semer la mort dans son entourage proche.
Avant de se brûler définitivement les ailes, cet Icare brésilien provoque l’irréparable vis-à-vis de ses êtres les plus chers : sa cousine et son oncle se suicident le même jour, terrassés par l’étendue de son ingratitude.
 Un terrible accident de voiture va néanmoins mettre un terme à cette spirale infernale.
 
Entrée en scène de Febronio
 
 C’est là qu’intervient enfin l’énigmatique Febronio dont les apparitions ont eu lieu à chacun des tournants de la vie de João. L’indien va l’extraire de l’amas de tôles destiné à devenir son tombeau, l’emporter dans la jungle et prendre soin de lui jusqu’à son rétablissement. Une fois sa tâche accomplie, il disparaît à nouveau, laissant le jeune français face à ses interrogations : et si Febronio n’avait été qu’un songe ?
 
Vers la rédemption
 
 A partir de cette renaissance, le but de João va être de redonner un sens positif à son existence. Il s’attache à accomplir le bien, revenant sur ses pas, s’attelant à réparer dans la mesure du possible ses errements passés. L’une des scènes les plus émouvantes du livre nous montre un homme mûri par les épreuves du temps, retrouvant par hasard sa pauvre tante Otàlia à l’asile. Face à cette femme méconnaissable ayant perdu la raison devant tant de souffrance, João s’accroupit devant elle et l’embrasse tendrement pour lui demander pardon.
 
 Mais la grande tâche qui l’attend désormais, sera de participer à la construction du fameux Christ rédempteur sur la cime du Corcovado. João reprend du service auprès de son architecte et va lui servir d’interprète lors de leur voyage en France, destiné à convaincre le sculpteur Paul Landowski d’apporter son savoir-faire dans la réalisation de ce projet pharaonesque.  
 
 Le roman s’achève lors de l’inauguration en grande pompe en 1931 de la sainte statue. La nuit tombée, João se charge symboliquement d’appuyer sur l’interrupteur éclairant subitement de mille feux la silhouette bienveillante qui veille désormais sur la ville de Rio.
 
L’œuvre de Jean-Paul Delfino
 
 Jean Paul Delfino a conçu cet ouvrage comme un remboursement de dette d’amour vis-à-vis du Brésil. Ce dernier le lui a bien rendu. Non seulement la critique littéraire brésilienne a accueilli chaleureusement Corcovado mais encore, celui-ci à été publié et traduit sur place. Une véritable consécration pour l’auteur.
 
 La toile de fond du roman, à savoir l’ambiance du Rio des années 20, est extrêmement bien rendue. Non seulement l’auteur s’est méticuleusement documenté, mais sa grande originalité est d’avoir su reconstituer cette atmosphère du point de vue des sens. Ouvrir ces pages revient à manger, danser, transpirer, rire, pleurer et même parler brésilien. Bon vivant, Jean Paul Delfino nous invite à une succession de festins de cuisine locale. Il nous fait saliver à chaque chapitre, et l’on retiendra peut-être pour la route cette fricassée de poule aux crevettes nommée Xinxim de galinha.
 
 La description de la ville des années 20 qui change de physionomie est évoquée avec une grande clarté. L’auteur arrive même à nous familiariser avec les aspects techniques du point de vue architectural, et les nombreux problèmes rencontrés lors de la construction de la statue. Dernier point important, il ne fait pas l’impasse sur le contexte politique, et achève son roman avec la prise du pouvoir de Getulio Vargas. Bref, on peut franchement parler d’une véritable entreprise de résurrection d’une époque.
 
 On reprochera peut-être à l’auteur d’avoir conservé quelques vieux oripeaux d’ancien auteur de polars marseillais, à savoir un goût immodéré pour une rancœur sociale typiquement française. A cela s’ajoute une vision souvent trop manichéenne de la fourmilière brésilienne, influencée par l’inévitable transfert colonial qu’il exporte massivement dans son beau roman. Mais ce ne sont là que quelques aspérités vite oubliées, sur une fresque monumentale réalisée par une plume de talent.
 
 
 
  
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Chair de lune, Hors Collection
Dans l'Ombre du Condor, Hors Collection
De l'Eau dans le grisou, collection Suites Noir
Embrouilles au Vélodrome, collection Suites Noir
L'Ile aux femmes, collection Suites Noir
Tu touches pas à Marseille, collection Suites Noir

Publié dans Romans

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Emma 13/10/2006 17:11

Génial je fonce lire le livre,
Emma