sagesse et malice du paysan hongrois

Publié le par Louis

La Bible paysanne - Contes et légendes
Annamaria Lammel et Ilona Nagy, Editions Bayard
 
 
Une très belle et originale initiative.
 
Il s’agit d’un recueil de récits populaires ruraux sur le thème de la Bible. La grande originalité de ce travail réside d’abord dans l’origine géographique de son étude. Il s’agit du monde paysan hongrois. Un travail qui recouvre bien sur le cœur historique de la Hongrie, mais aussi tous les terroirs limitrophes où sont éparpillés nombre de communautés magyardes comme celles de Slovaquie, de Roumanie ou encore de Serbie.
 
Un peuple malmené par l’histoire contemporaine
 
 Car depuis 1918, La Hongrie a payé le prix fort de son rôle privilégié au sein de l’empire austro-hongrois. Le pays fut dépecé, et des millions de ses concitoyens se retrouvèrent coupés de leur mère patrie, prisonniers derrière de nouvelles frontières, souvent au milieu de populations hostiles. Ce drame, ignoré en Europe Occidentale, est encore un sujet douloureux chez les Hongrois.
 
Un pendentif qui en dit long
 
 Il y a quelques temps de cela, une jeune étudiante hongroise est passée dans ma librairie me demander des renseignements sur des auteurs de son pays. Un bijou d’argent pendant à son cou a alors vivement retenu mon attention. Après avoir longuement réfléchi à sa signification, je fis le rapprochement avec son étrange forme qui me disait une vague impression de déjà-vu.
 
 Il s’agissait en fait de la représentation de la Hongrie dans ses frontières d’avant 1918. Il est vrai qu’il faillait être un dévoreur d’atlas historiques tel que moi pour le savoir ! En son centre figurait ses frontières actuelles, c'est-à-dire peu de chose par rapport à sa grandeur passée. Ce pendentif représentant son pays tel qu’il devrait être, c’est à dire agrandi de ses provinces arrachées, symbolisait à mes yeux toute la douleur du peuple hongrois qu’un Occidental tournant le dos aux notions de patries charnelles ne peut comprendre.
 
 Le XXème siècle fut particulièrement maudit pour ce peuple d’origine ouralo-altaïque isolé dans un océan slave. D’abord deux guerres mondiales, puis également à deux reprises la terreur rouge avec le sinistre Béla Kun ainsi que l’insurrection antisoviétique de 1956, noyée dans le sang.
 
Un travail d’ethnologues contre l’oubli
 
 Cette Bible paysanne hongroise nous invite toutefois à découvrir, sous un nouvel angle, l’âme de ce peuple meurtri. Elle est le fruit d’une longue collecte de récits de tradition orale menée par deux ethnologues : Annamaria Lammel et Ilona Nagy. Ces deux personnes ont sauvé de l’oubli ce trésor populaire. N’oublions pas que l’ethnologue français Arnold van Gennep (1878-1957) avait jadis mené la même entreprise de prospection et de sauvegarde du patrimoine immatériel de son pays.
 
 Ce recueil contient une foule de petits récits paysans re-écrivant à leur manière, avec leur propre vision du monde, les chapitres de l’Ancien et du Nouveau Testament. Ils semblent avoir tissé l’ordinaire des campagnes avec le surnaturel des textes sacrés. Les épisodes de la création du monde sont également revus avec beaucoup d’humour et l’on y trouve quantité d’animaux sauvages et domestiques.
 
 Certaines scènes bibliques sont fidèlement retranscrites mais avec davantage de clarté, des mots simples, beaucoup de pragmatisme et de bon sens paysan. Par exemple, dans l’épisode de la tour Babel, les conséquences du châtiment de Dieu sont concrètement exposées : comme les hommes ne parlent plus la même langue, le chantier de l’orgueilleux édifice est bloqué à jamais. « Quand l’un réclamait du mortier, l’autre lui passait une brique, etc. Dans ces conditions, ils ne purent poursuivre leur ouvrage, et la tour finit par s’écrouler. »
 
 Je garderais le meilleur pour la fin avec ce récit qui s’éloigne largement de la trame officielle de l’histoire sainte, et qui reste à mon humble avis un modèle savoureux de grivoiserie paysanne comme il ne s’en fait plus :
 
Hi han
 
 Dieu distribua un jour à toutes les créatures les accessoires qui leur étaient nécessaires. L’âne flânait au bord du ruisseau quand, tout à coup, il s’avisa qu’il lui manquait un sexe et des oreilles. Il s’en retourna voir Dieu :
 
-         Dis donc, j’ai pas d’oreilles, et pis, comme qui dirait qu’il me manque aussi autre chose, si tu vois ce que je veux dire.
 
-         T’arrives après la bataille, l’ami, la distribution est finie. Voyons voir ce qu’on peut faire. Tiens, y a une paire d’oreille et un sexe qui doivent traîner par là, t’as qu’à les prendre si ça te dit.
 
 L’âne les prit et s’en repartit. Quand il se mira dans l’eau du ruisseau et vit ses deux immenses oreilles, il poussa un cri d’effroi : « Hi !!! » Mais en avisant son autre outil, il fit : « Han ! »
 Voilà pourquoi, depuis ce jour, les ânes font hi-han.
 

Publié dans Contes

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E. 13/12/2006 16:04

Un peu de recul sur des choses sérieuses ne font pas de mal, joli livre.