Stéphane Héaume, le créateur d'univers

Publié le par Louis

 


Le fou de Printzberg
Stéphane Héaume, éditions Anne Carrière
 
 Ce roman restera dans ma mémoire comme ma plus belle découverte littéraire 2006. C'est désormais le livre que je conseille le plus dans ma librairie, lorsque des clients me demandent une idée de roman à offrir.
 
 
 Stéphane Héaume est un jeune auteur qui mériterait d'être davantage connu. Son style a la valeur d'un épi bien mûr, éclatant de vitalité. Il émerge d'une moisson littéraire de plus en plus commune, en se distinguant par sa singularité presque surréaliste : il écrit des romans !
 
 
 
 
 
 
Assez du Angot à la chaîne !
 
 
 
 
 
 
 Cela pourrait paraître de la provocation. Pourtant, la réalité est bien cruelle: cela fait trop longtemps que l'on n'écrit plus de vrais romans dignes de ce nom. Trop de publications contemporaines abusent voire usurpent de l'appellation roman.
 
 
 
 Mais d'abord, que demande t-on à un romancier ? En premier lieu de l'imagination... Il se doit de créer des personnages crédibles, une histoire bien construite avec une toile de fond, si modeste soit-elle, servant de décor. Cela parait pourtant simple... Malgré cela les plumitifs d'aujourd'hui, continuent de caresser dans le sens du poil leurs éditeurs du sérail germanopratin. Lesquels préfèrent ces écrivains parisiens d'origine aisée, exprimant leur mal de vivre d'enfants gâtés dans le genre en vogue et rentable de l'autofiction. C'est un fait avéré : l'édition française publie désormais du Angot à la chaîne.
 
 
 
 
 
 
Recrutons des créateurs d'univers !
 
 
 
 
 
 
 Heureusement de plus en plus de voix s'élèvent pour réclamer le retour du roman et de tout ce qui fait son identité propre : l'effort d'imagination... La littérature a besoin d'un nouveau type d'auteur qui ne puise pas dans son vécu pour se payer une thérapie rémunérée.
 
 
 Le romancier doit être un créateur d'univers. L'écriture ne doit pas être sans cesse vécue comme un besoin, sinon elle perd de sa charge créatrice pour ne plus être qu'une pulsion. L'auteur doit être un sculpteur d'imaginaire. Muni de son marteau et de son burin, il doit réaliser un chef d'oeuvre à partir de la masse brute d'une vague inspiration, d'un signe des muses...
 
 
 
 
L'inévitable comparaison avec Julien Gracq
 
 Les critiques littéraires ont été nombreuses à comparer le Fou de Printzberg avec le Rivage des Syrtes de Julien Gracq. Cette remarque répétée pourrait paraître vexatoire dans la mesure où le talent de ce jeune écrivain serait réduit à celui d'un pâle imitateur.
 
 
 
 
 Or, dans un récent entretien publié dans Chronic'art, Stéphane Héaume a avoué n'avoir jamais lu ce livre. Cette franchise est toute à son honneur. Tout d'abord, une vie entière ne suffirait pas à lire tous les chef-d'oeuvres de la littérature. Blaise Cendrars n'affirmait-il pas dans Bourlinguer : "C'est de la folie, il n'y a pas de fin à la lecture !"
 
 
 Et puis cet aveu balaye d'un coup tous ces hypocrites plaçant Gracq au sommet de leur panthéon littéraire, sous prétexte que cela fait très classe ! Les hommes politiques de tout bord ne confessent-ils pas dans leurs questionnaires de Proust, que le Rivage des Syrtes est leur livre de chevet ? Il serait temps que les conseillers en communication de nos élus se concertent pour varier les réponses stéréotypées de leurs petits perroquets savants.
 
 
 
 
 C'est là qu'est le génie de l'auteur. Son souffle romanesque impressionne tant les lecteurs, qu'ils ne peuvent s'empêcher de le comparer avec ce qu'il y a de plus grand.
 
 
 
 
 
 
Un talent qui soulève des interrogations
 
 
 
 
 
 
 Autre indice de la singularité de l'oeuvre d'Héaume, les critiques n'ont eu de cesse de l'interroger sur son style ainsi que sur son processus de création littéraire. Ce ne sont pas les questions courantes posées à un auteur. On le questionne en général sur son intrigue ou sur la concordance de son sujet avec les problèmes de notre temps, le reste étant souvent mis de côté. La dérive actuelle consiste à attendre d'un roman d'être un miroir alors qu'il devrait être une fenêtre ouverte sur d'autres horizons. Cette oeuvre atypique ne peut soulever que des demandes d'approfondissement sur ses racines et son sens profonds.
 
 
 
 
 
 
Un archipel boréal
 
 
 
 
 
 
 Stéphane Héaume mérite amplement l'appellation d'écrivain créateur d'univers. La toile de fond de son roman ne ressemble à rien d'autre. On n'éprouve pas le moindre soupçon d'imitation voire de plagiat. Son univers est unique en son genre : nulle possibilité de le situer sur un atlas, car l'auteur a l'audace, tel un Jules Verne contemporain, de redessiner la cartographie du globe terrestre.
 
 
 
 
 L'archipel de Printzberg sur lequel se situe la tragédie, évoque pour nous une multitude d'îles situées au delà du cercle artique. On pense bien sûr aux Spitzberg, mais il s'agit d'une fausse piste. Bien que totalement sortie de son imaginaire, Stéphane Héaume a talentueusement planifié la topographie de cette terre australe. Il y plante des baies, des glaciers, des lacs gelés et des montagnes aux noms évocateurs, comme ces très poétiques Dentelles D'Issavùt qui hantent depuis mon imaginaire.
 
 
 
 
 
 
Une construction cyclopéenne
 
 
 
 
 
 
 Mais là ou l'auteur s'est surpassé dans l'art de créer un microcosme, c'est lorsqu'il aborde la description du lieu central de l'intrigue : la station thermale conçue par l'ingénieur Costa.
 
 
 
 
 Un projet aussi pharaonique qu'insolite... La seule présence de cet édifice, bâti sous cette latitude si septentrionale, lui confère déjà une aura de mystère. Sa construction, loin de toute terre habitée, soulève de nombreuses questions : elle a du coûter d'immenses efforts à son concepteur ainsi qu'aux ouvriers acheminés par bateau sur cette lointaine terre de glace. Un chantier d'autant plus risqué que dans les entrailles de l'île, de sinistres présages laissent envisager le pire?
 
 Puis, on glisse lentement vers les marges du fantastique lorsque l'on découvre ce que recouvrent ces audacieux dômes de verre : une succession de bassins d'eaux chaudes taillés dans le roc, reliés par d'interminables escaliers. Chacune de ces vastes salles sont peuplées d'un panthéon de sculptures d'inspiration gréco-latines. On aimerait tellement que cette station thermale polaire existe réellement ! En voici justement un petit aperçu : 
 
 
 
 
« J'aperçois là haut la masse noire, allongée, de l'édifice imaginé par Costa. Surgissant de la montagne, il ressemble, d'ici, à un glaive couché. Il n'est que marbre et baies vitrées, dans un ingénieux décroché de terrasses qui captent les rayons du soleil. Ce n'est pas un simple établissement de bains, c'est une ville d'eaux. Ce n'est pas un centre de thalassothérapie, c'est un vaisseau monumental figé dans la glace. »
 
 
 
 
 L'autre génie de l'auteur est d'avoir situé ce lieu imaginaire dans une époque intemporelle. Quelques rares indices nous amènent à situer le roman à telle ou telle date de l'histoire,avant qu'un autre élément ne nous conduise à élaborer d'autres hypothèses. On finit par se laisser égarer dans cet ailleurs absolu.
 
Tout commence par une lettre
 
 Parlons à présent de l'histoire du Fou de Printzberg. Tout commence par une lettre. Julien sort de la torpeur de son existence dorée sous un climat méditerranéen, pour rejoindre son ami Costa dans l'archipel arctique de Printzberg. Un ami qui lui a tout de même ravi la femme de sa vie, la belle et énigmatique Altaléna, pour l'emmener au delà des mers sur cette terre de glace.
 
 
 
 
 Costa est un architecte de renommée internationale. Le prince Othon, issu d'une antique dynastie remontant aux Assyriens, a fait appel à ses services pour bâtir une gigantesque station thermale. Ce personnage ténébreux, hanté par le déclin de sa lignée royale, est également l'oncle d'Altaléna.
 
La belle et mystérieuse Altaléna
 
 
 
 
 
 
 Altaléna... La simple prononciation de ce prénom est déjà un enchantement. Il faut saluer le bon goût de l'auteur pour cette sonorité qui nous incite à la rêverie. Cette jeune femme, personnage pivot du roman est nappée d'un halo de mystères. Ce sont ses mains talentueuses qui sculptent la pierre ollaire de Printzberg, donnant forme aux silhouettes hiératiques peuplant les vastes salles de la station. Une sorte de Camille Claudel qui aurait toutefois conservé la raison. Elle a conservé son âme d'enfant et garde comme fidèle compagnon un adorable petit renard arctique du nom d'Amok. Mais à Printzberg, toute beauté, toute douceur, toute innocence sont autant de paravents dissimulant une réalité inavouable. Amok en langue indonésienne n'est-il pas synonyme de folie meurtrière ?
 
 
 
 
 
 
Le secret de Printzberg
 
 
 
 
 
 Mais la lettre de Costa sonne comme un adieu. Craignant pour sa vie, l'architecte fait appel à son ancien rival pour lui venir en aide. Il vient de percer à la fois un secret dépassant tout entendement, ainsi qu'une machination machiavélique dont il est la principale victime. Il ne cherche même plus à sauver sa vie, se sachant condamné, mais compte sur Julien pour prendre soin d'Altaléna et l'emmener loin de cet archipel maudit. Il sait que Julien est prêt à tous les sacrifices pour la retrouver...
 
 
 
 
 
 
La toile de Magdalena Bay
 
 
 
 
 
 Mais n'allons pas au-delà dans le dévoilement de l'intrigue et terminons notre petit tour d'horizon en contemplant la reproduction figurant sur la couverture du roman.
 
 
 
 Il s'agit d'un tableau du peintre orientaliste François Auguste Biard s'intitulant Magdalena Bay, représentant un groupe de naufragés échoués sur la glace. Cette oeuvre, exposée au Louvre, est à l'origine de ce roman. L'auteur doit l'amorce de son inspiration à cette toile qui l'a fasciné, au point de lui avoir rendu visite à de nombreuses reprises.
 
 
 
 
 La fragilité des rescapés recroquevillés sur la glace ne peut laisser insensible. La fortune semble vouloir leur offrir l'ultime répit de contempler leur fin dans ce cadre naturel grandiose. Des montagnes, si sombres qu'elles personnifient les ténèbres à l'outrance, encadrent un Fjord qui fut fatal à leur navire. En levant les yeux, on est saisi par une aurore boréale d'une beauté sans nom. Elle recouvre lentement la scène, d'un voile de lumière tragique, tel un clin d'oeil de l'éternité à l'angoisse de ces pauvres mortels transis de froid.
 
 
 
 
 Avec sa sensibilité, son inspiration et sa force esthétique, Stéphane Héaume a mis la barre très haut en matière d'excellence littéraire. Nul doute que ses lecteurs attendent désormais avec impatience le prochain roman de ce nouvel enchanteur des lettres.
 
 
 
 
 
 Ce livre mérite en tout cas de figurer en permanence sur le trépied qui le met en avant dans ma librairie, avec la petite fiche coup de coeur qui la présente à mes clients.
 

Publié dans Romans

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