Passant, va dire a Sparte...

Publié le par Louis

 

 Les murailles de feu

Steven Pressfield, Archipoche
 
 
Un roman homérique
 
 Un coup de cœur à promouvoir d'urgence, car je trouve ce livre exceptionnel. J'en avais entendu parler lors d'un repas il y a cinq ans. Un grand lecteur m'en avait fait le plus vibrant hommage. Ce titre était hélas épuisé depuis un certain nombre d'années. Il vient d'être republié en poche aux éditions de l'Archipel, à l'occasion de la sortie du film Les 300 relatant la bataille des Thermopyles.
 
 J'ai toujours été très exigent vis à vis des romans historiques. Ils sont souvent médiocres par leur légèreté, leur absence de documentation, leurs anachronismes ou encore les inévitables transferts des auteurs exportant massivement leur vision du monde dans leur univers de fiction.
 
 Aucun de ces blâmes n'est applicable au roman de Steven Pressfield. Car il s'agit ici d'un véritable chef d'oeuvre. Cette tentative réussie de résurrection d'une période de l'Antiquité grecque prouve que l'auteur a étudié en profondeur son sujet. Pour preuve, cette foule de mots en grec ancien retranscrits dans le récit, et qui nous plonge dans la mentalité grecque de l’époque.
 
 Lors de sa sortie outre-Atlantique, les critiques ont été dithyrambiques. L’écrivain Pat Conroy est allé jusqu’à qualifier Les murailles de feu de roman homérique.
 
 
La bataille mythique des Thermopyles
 
 Tout commence aux Thermopyles. Lors de cette bataille mythique, 300 Spartiates luttèrent héroïquement contre l'armée démesurée des Perses destinée à asservir la Grèce. Ces volontaires, pour un combat perdu d'avance, périrent tous ainsi que leur roi Léonidas. Nullement effrayés par l’immense armée de Xersès dont les flèches des archers risquaient d’assombrir le ciel, l’un d’entre eux déclara :
 
« Bien, nous nous battrons donc à l’ombre. »
 
 Leur sacrifice ne fut pas vain puisqu'il permit aux forces grecques coalisées de se ressaisir et de remporter une victoire fulgurante et définitive contre l'envahisseur à Platées en -479. Une victoire capitale pour notre civilisation actuelle, car dans l'hypothèse où les enfants d'Homère seraient tombés sous le joug Perse, le fameux miracle grec et son cortège de poètes, d’historiens, de scientifiques et de philosophes, n'aurait sans doute pas eu lieu. Il ne faut pas oublier que le savoir grec plonge ses racines dans le terreau de la liberté. Sous l’emprise de valeurs absolutistes imposées par le vainqueur, cette révolution culturelle aurait été noyée dans l'oeuf.
 
 Hérodote raconte qu'une épitaphe fut élevée sur les lieux de l'exploit avec la mention suivante :
 
"Passant, va dire à Sparte que nous sommes tombés pour obéir à ses lois."
 
 
Histoire du peuple spartiate
 
 Un seul homme échappe néanmoins au carnage, le dénommé Xéon. Les Perses l’ayant trouvé gravement blessé et gisant au milieu des cadavres de ses camarades, ces derniers décident de le soigner. Loin de faire preuve de faiblesse à l’égard du vaincu, ils comptent sur son long récit pour en savoir un peu plus sur ce mystérieux peuple qui leur a donné tant de fil à retordre.
Xéon s’exécute et raconte alors son histoire et celle de Sparte nommée également Lacédémone.
 
Ethique de l’hoplite lacédémonien
 
 Rares sont les romans historiques sachant synthétiser de manière aussi limpide toute la quintessence de l’âme d’un peuple. Les Spartiates étaient des guerriers entraînés à la dure. Leur fonction guerrière justifiait et conditionnait leur statut de citoyen. Faire preuve de lâcheté au combat risquait de les faire déroger. Afin de ne pas sombrer dans une telle ignominie, les jeunes étaient mentalement préparés à mépriser la peur de la mort. Et pour chasser cette peur, il fallait commencer par relativiser l’angoisse de perdre sont intégrité corporelle. Car le corps n’est rien d’autre que le véhicule de l’âme. Une attitude fort bien résumée par l’auteur dans ce remarquable passage :
 
 « N’oublie jamais, Alexandros, que cette chair, ce corps ne nous appartient pas. Remercie-en les Dieux. Si je pensais que cette matière était la mienne, je ne pourrais pas avancer d’un pas vers l’ennemi. Mais elle n’est pas à nous, mon ami. Elle appartient aux dieux et à nos enfants, nos pères et mères et à ceux de Sparte qui naîtront dans cent ou mille ans. Elle appartient à la ville qui nous donne tout ce que nous avons et qui n’en exige pas moins en retour. »
 
 Un autre passage du livre évoque ensuite la notion de courage chez les Spartiates, Une attitude au combat dont le secret réside essentiellement dans l’unité sacrée du groupe :
 
 « Ecoute-moi, garçon. Seuls les dieux et les héros peuvent être braves quand ils sont seuls. Un homme ne peut avoir de courage que d’une seule manière, quand il est avec ses camarades d’armes, ceux de sa tribu et de sa ville. La plus misérable de toutes les situations est celle de l’homme solitaire, sans les dieux de son foyer et sans sa ville. Un homme sans cité n’est pas un homme. C’est une ombre, une coquille vide, une plaisanterie. »
 
Laconique comme un spartiate
 
 Ce roman est une réhabilitation assumée de Sparte. Il compense l’injustice d’une cité tombée dans l’oubli (aucune ruine majeure, semblable au Parthénon d’Athènes, ne vient aujourd’hui compenser la rareté des sources historiques majoritairement hostiles envers la cité.
 
 Mais comme l’histoire raffole de clins d’oeils… La mémoire de Sparte vit un peu à travers nous par l’intermédiaire d’un mot de notre vocabulaire toujours usité : le laconisme ou l’art de s’exprimer avec concision. Laconique vient de Laconie, autre nom que l’on donnait sous l’Antiquité à Sparte.
 
 L’imagerie d’Epinal n’a gardé de Sparte que leur austérité et leur caractère de peuple guerrier. Les Spartiates accordaient pourtant énormément d’importance à l’éducation intellectuelle. Les anciens apprenaient aux enfants à raisonner et à s’exprimer sur divers sujets. On attendait d’eux qu’ils répondent rapidement avec une économie de mots et une grande clarté. La spécificité de ce type de rhétorique cultivant l’art du bref et du concis a donné naissance à l’expression de réponse laconique.
 
« Ayez dans la poitrine un grand cœur héroïque »
 
 L’on s’aperçoit donc que les Spartiates n’étaient pas ces machines à tuer, image erronée que le poids des siècles s’est acharné forger. Notons également que l’organisation politique de leur cité était le fruit de la réflexion d’un législateur doué : Lycurgue. C’est cet homme qui donna à son peuple une constitution mixte dont la grande originalité était de faire fonction à merveille un mélange de démocratie, d’aristocratie et de monarchie.
 
 Ce que l’on sait moins encore, c’est que les Spartiates furent aussi de grands poètes. Les tout premiers poètes grecs ne furent pas originaires d’Athènes mais de Sparte. Les plus connus sont Tyrtée et Alcman, mais le premier l’est surtout pour avoir été choisi comme le poète officiel de la cité. Les Spartiates puisaient dans son chant tout le courage dont ils avaient besoin avant de partir au combat. En voici un des rares fragments qui nous soient parvenus. Il n’exalte pas la fureur guerrière mais la solidarité et la cohésion du groupe face au danger :
 
« O garçons ! Au combat luttez en rangs serrés,
Car la fuite est honteuse autant que la panique.
Ayez dans la poitrine un grand cœur héroïque,
N’aimez pas trop la vie au moment de lutter.
Les aînés, les anciens dont les genoux sont raides,
N’allez pas vous enfuir et les abandonner (...) »
 
 
 Cette poésie ne célèbre certes pas la beauté du chant des oiseaux, encore moins la mélancolie d’un coucher de soleil. Pourtant, en dépit de cette culture virile, les Spartiates ne furent point des conquérants. Confinée au sud du Péloponnèse, leur cité ne chercha pas à sortir de sa vallée de l’Eurotas, pour conquérir d’autres cités, encore moins d’asservir la Grèce. S’il n’est pas faux de parler de peuple en armes, il n’en fut pas pour autant militariste. Ce ne fut pas le cas d’Athènes dont l’impérialisme poussé à l’outrance provoqua la révolte le la Grèce puis la chute de la cité orgueilleuse à la fin de la guerre du Péloponnèse.
 
« Non pas des larmes, mais des hymnes »
 
 Un autre poète lyrique du nom de Simonide de Kéos, rendit hommage au sacrifice des Spartiates aux Thermopyles en leur dédiant ce poème. Une manière personnelle de rendre immortels ces hommes qui ont fait barrage de leur corps, là où tant d’autres Grecs avaient fui la peur au ventre :
 
« Ceux qui sont morts aux Thermopyles
Connaissent et la gloire et le sort le plus beau,
Car ils ont des autels et non pas des tombeaux,
Non pas des larmes, mais des hymnes,
Nos louanges au lieu de nos gémissements,
Et la rouille ou le temps qui toute chose mine
N’attaque pas ce monument. »
 
 
 



SPARTE.jpg

Un bel album hélas épuisé !

Publié dans Romans

Commenter cet article