Kundera tire le rideau

Publié le par Louis

 

Le Rideau
Milan Kundera, Gallimard
 
 
Le roman décortiqué
 
 Du vécu littéraire de l’écrivain Milan Kundera est sorti un remarquable ouvrage de réflexion sur le roman. La clarté de son propos, même si l’on ne partage pas forcément toutes ses orientations artistiques, nous permet de démonter la belle mécanique du roman et d’y voir un peu plus clair dans ses mystérieux rouages.
 
 Grâce à lui, on ne lira plus un roman avec la même attention. Du moins on ne le subira plus,  pour désormais voyager en sa compagnie. En ce sens, la lecture du Rideau nous rend un peu notre libre arbitre face à la magie narrative, sans pour autant lui nuire.
 
Singularité du roman
 
 Remontant aux origines du roman avec Cervantes et Rabelais, l’essayiste souligne que la grande originalité de ces œuvres n’est pas de figurer comme les premiers romans de l’histoire de la littérature (car il y eut bien d’autres romanciers avant eux), mais de faire « comprendre mieux que les autres, la raison d’être de ce nouvel art épique. »
 
Pour illustrer ce propos, Kundera compare les créatures d’Homère à celles de Cervantes et conclue admirablement : «  Les personnages romanesques ne demandent pas qu’on les admire pour leurs vertus. Ils demandent qu’on les comprenne. ». Voici donc l’une des premières raisons d’êtredu roman : comprendre des personnages fictifs, pour parvenir ensuite à déchiffrer notre monde. 
 
Légèreté et insignifiance
 
 Autre singularité caractérisant le roman selon l’auteur : la légèreté et même l’insignifiance des sujets abordés. Car selon lui, l’insignifiance est le propre de la nature humaine. C’est là qu’est sa réalité : « L’un de nos plus grands problèmes n’est-il pas l’insignifiance ? N’est-ce pas elle notre sort ? Et si oui, ce sort est-il notre chance ou notre malheur ? » Vaste question condamnée à être renouvelée pour les siècles à venir…
 
« Dire ce qu’ils n’ont pas dit »
 
 Pour Kundera, le romancier digne de ce nom se doit de lancer perpétuellement le défi d’enrichir son art de nouvelles trouvailles : « L’ambition du romancier est non pas de faire mieux que ses prédécesseurs, mais de voir ce qu’ils n’ont pas vu, de dire ce qu’ils n’ont pas dit. »
 
La Weltliteratur
 
 Kundera pense également que le roman ne peut s’épanouir que dans un contexte supra national. Il est farouchement opposé à ce qu’il appelle le provincialisme des lettres. Il est partisan d’une Weltliteratur qui n’existe réellement que dans quelques grandes œuvres comme celles de Gombowicz, Gide, Dos Passos ou Kafka. A propos de ce dernier auteur, il précise que sa renommée littéraire internationale doit beaucoup au fait qu’il n’ait pas rédigé ses romans dans la langue de sa patrie : « Non, croyez-moi, personne ne connaîtrait Kafka aujourd’hui, personne, s’il avait été tchèque. »
 
Et son échec
 
 Mais en dehors de cette poignée d’écrivain cosmopolites, Kundera regrette amèrement l’échec de la Weltliteratur, là ou la musique avec Bach ou Mozart a réussi son rayonnement supranational : « L’Europe n’a pas réussi à penser sa littérature comme une unité historique et je ne cesserai de répéter que c’est là son inséparable échec intellectuel. »
 
 Voici de bien grands mots qui trahissent les besoins profonds d’un écrivain déraciné. Kundera est un homme qui, chassé de sa patrie par une dictature, dut son en partie succès de plume au pays qui l’a recueilli et naturalisé.Ses yeux se tournant en permanence vers sa Bohème qu’il a du fuir brutalement, il ne peut que s’inscrire dans un mouvement littéraire paneuropéen.
 Le seul inconvénient dans ce regard d’écrivain, c’est qu’il a des tendances absolutistes : en dehors de son manifeste de romancier cosmopolite, nul espoir de progrès ou de salut. D’autres formes de littérature seraient donc indignes d’être citées en dehors du cadre qu’il a défini.
 
Hugo devant Rabelais
 
 L’autre grande amertume de Kundera, est que les grands écrivains de son panthéon littéraire ne sont nullement prophètes en leur pays. Un récent sondage français sur les livres qui ont fait la France place Les Misérables en tête de classement, à son grand désespoir. Son émoi de ne voir figurer Rabelais qu’en lointaine position et d’y voir exclu du classement Ionesco, trahit une double incompréhension.
 
Ionesco et le Printemps de Prague
 
 Une première incompréhension est propre à l’homme de lettres qui ne peut admettre la coexistence pacifique d’une culture populaire et d’une culture d’élite. Un péché d’orgueil que nous pouvons lui pardonner en examinant l’autre motif d’incompréhension, dû à son passé de dissident tchèque. Il rappelle en effet l’impact politico-culturel que peuvent représenter les œuvres littéraires dans des régimes liberticides : « Je disais souvent : le Printemps de Prague a commencé huit ans avant 1968, avec les pièces de Ionesco mises en scène dans le petit théâtre Sur la balustrade. »
 
 C’est la connaissance du prix de cette liberté perdue dans son pays d’origine, qui permet à Kundera d’être lucide face aux hypocrisies d’une certaine intelligentsia germano-pratine : « Un démocrate, un homme de gauche, un combattant pour les droits de l’homme est obligé d’aimer le peuple ; mais il est libre de le mépriser altièrement dans tout ce qu’il trouve vulgaire. »
 
 Il cite en exemple le cas typique de Camus, rejeté par le petit monde des lettres engagées. Un microcosme ne pouvant admettre son autonomie de pensée, et fustigeant par la suite ses origines humbles.
 
Prendre de la distance
 
 Poursuivant sa tentative de définition de la singularité du roman, Kundera estime que « le romancier, contrairement au poète et au musicien, doit savoir faire taire les cris de sa propre âme. » Une distanciation nécessaire pour mieux percevoir l’âme des choses.
 
 Une fois ce défi relevé, le romancier réalise des miracles. Il peut se jouer du lecteur en rendant totalement opaque la personnalité d’un personnage, ses motivations, et l’action qui en découle. Pour cela, il cite le cas du populaire et néanmoins indiscernable personnage de Jaroslav Hasek, le Brave soldat Chvéïk : « Nous ne saurons jamais ce que Chvéïk pense quand il débite ses idioties conformistes, et c’est précisément parce que nous ne le savons pas qu’il nous intrigue. »
 
Contre le lyrisme
 
 On peut adresser quelques reproches à Kundera lorsqu’il cherche à établir entre le poète lyrique et le romancier une séparation d’ordre qualitative. Aveuglé par la notion de progrès de l’esprit humain, il affirme sûr de lui que «  le passage de l’immaturité à la maturité est le dépassement de l’attitude lyrique. ». L’homme se doit de passer par l’expérience de la « conversion anti-lyrique ». Ce serait le seul moyen pour parvenir à réaliser qu’ « aucun homme n’est celui pour qui il se prend ». Certes, mais ce que l’homme gagne en lucidité, il le perd en simplicité. Et un monde sans lyrisme serait bien terne…
 
Le sentiment tragique de la vie
 
 Dans son inventaire des attributs du roman, Kundera insiste sur la notion de tragique. Le sentiment tragique de la vie grandit l’homme, et le roman en serait le dernier sanctuaire. Car la vision de nos faits et gestes sous le prisme du tragique, est un moyen de lutte indispensable contre la nocivité du « manichéisme moral » :
« Affranchir les grands conflits humains de l’interprétation naïve du combat entre le bien et le mal, les comprendre sous l’éclairage de la tragédie, fut une immense performance de l’esprit… »
 
Une menace dévoilée par les seuls romanciers
 
 Mais en dépit de son indispensable apport à la littérature, le tragique n’a plus vraiment sa raison d’être aujourd’hui. Surtout depuis que le XXe siècle a vu naître un totalitarisme qu’aucune puissance n’a pu combattre à armes égales : la bureaucratie généralisée. Une menace cachée contre notre liberté selon Kundera. Le pire dans l’histoire, c’est que nous n’y prêtons guère attention, tant elle fait partie de notre existence.
 
Ce fléau a été dénoncé dans toute son absurdité dans les romans de Kafka. L’administration est un monstre tentaculaire qui décide machinalement à notre place, sans réelle intention maligne car elle est omniprésente et ne connaît aucun contre-pouvoir. Ce n’est pas un totalitarisme politique à la 1984 qui vise à briser notre liberté de penser, mais une machine aveuglene s’animant que pour elle-même. C’est en ce sens que d’un point de vue éthique elle est le pire de tout les totalitarisme : un totalitarisme que l’on ne voit pas et donc que l’on ne combat pas.
 
« Sa liberté est aussi illimitée qu’elle est impuissante »
 
 En citant l’exemple du Château de Kafka, Kundera écrit : « Le concept de liberté : aucune institution n’interdit à l’arpenteur K. de faire ce qu’il veut ; mais, avec sa liberté, que peut-il vraiment faire ? (…) Sa liberté est aussi illimitée qu’elle est impuissante. » La puissance et la portée de cette dernière phrase devrait être placardée dans tous les carrefours de nos villes…
 
« Hors du temps humain »
 
 Mais comment a-t-on pu en arriver là ? Kundera propose une explication essentielle : l’opposition de deux temps inégaux. Nous sommes confrontés « aux administrations dont l’existence ne connaît ni la jeunesse, ni la vieillesse, ni la fatigue, ni la mort, et se passe hors du temps humain. » La première image qui nous vient à l’esprit en guise d’illustration, est la lenteur effrayante des procédures judiciaires précipitant des grappes humaines dans d’innombrables purgatoires sur terre. Et c’est pourtant cette dérive qu’avait dénoncé encore Kafka dans le Procès.
 
Multiplicité des temps humains : le cas de l’ancien et du nouveau monde
 
 Cette problématique du temps inhumain de l’administration permet à l’auteur de rebondir sur le rapport du temps avec le romancier. Il cite notamment le cas d’Alejo Carpentier écrivain cubain dont l’œuvre nous éclaire sur le fait que les hommes du Nouveau Monde ne vivent pas le même temps que les Européens.
 
 Auréolés de notre prestigieux héritage, nous vivons dans l’angoisse d’une mort prochaine, persuadés que notre histoire est écrite. Par contre, les populations d’Amérique et des Antilles, issus de vagues successives de déracinés n’ont, en ce qui les concerne, pas encore saisi le rôle qu’ils ont à jouer dans l’Histoire.
 
 Cette situation est d’autant plus vraie dans les confettis insulaires de l’arc caraïbéen, où les masses hypnotisées par une poignée de démagogues se croient victimes d’un péché originel des européens. Attitude stérile qui reporte de jour en jour leur grand rendez-vous avec l’Histoire.
 Une forme de prise en otage d’un peuple par quelques hérauts déchirés entre deux continents, ne pouvant admettre que leurs compatriotes puissent un jour devenir maîtres de leur destinée. C’est en tout cas ce que Kundera nous amène à penser lorsqu’il estime que d’après Carpentier, l’horloge des Antilles diffère de l’horloge de l’Europe : « Il ne demande pas : « pourquoi devons-nous disparaître » ; mais : « pourquoi avons-nous dû naître ».
 
L’avenir du roman ?
 
 Le brillant essai de Kundera se termine sur une petite note inquiète. Certes il revient sur le miracle du roman, cette création artistique qui n’a cessé d’évoluer et de s’enrichir aux cours des siècles.
 
 En n’imitant pas, mais en cherchant systématiquement la nouveauté, le roman s’est défini, tout comme la musique ou la peinture, par sa capacité à changer son art en histoire.
 
 Mais cette recherche créative est selon lui menacée, à partir du moment où le roman se contente d’être un miroir, alors que sa vocation est d’être une longue vue. L’histoire d’un art ne supporte pas les répétitions. En rejetant catégoriquement le conformisme actuel du milieu littéraire qu’il observe de son œil aiguisé, Kundera nous lance cet avertissement solennel : 
 
« L’histoire de l’art est périssable. Le babillage de l’art est éternel. »
 
 
La bibliothèque idéale de Kundera
 
Voici la liste des grands romans cités et longuement commentés par Kundera dans son essai :
 
 
_ Don Quichotte de Cervantes
 
_ Gargantua et Pantagruel de Rabelais
 
_ Tom Jones de Henry Fielding
 
_ Tristram Shandy de Laurence Sterne
 
_ L’idiot de Dostoïevski
 
_ L’éducation sentimentale de Flaubert
 
_ Anna Karénine de Tolstoï
 
_ Ulysse de James Joyce
 
_ Ferdydurkede Witold Gombrowicz
 
_ Le Château et Le Procès de Kafka
 
_ L’Homme sans qualités de R. Musil
 
_ Le brave soldat Chvéïk de J. Hasek
 
_ Tribu bêlante de Kenzaburo Oé
 
_ Les Somnambules d’Hermann Broch
 
_ Le Monstre à explosion de J. John
 
_ L’Arrière-saison d’Adalbert Stifter
 
_ La Harpe et l’Ombre d’A. Carpentier
 
_ Terra Nostra de Carlos Fuentes
 
 
 
 
 
 

Publié dans Essais

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