Notre ingratitude envers le livre

Publié le par Louis

 

 Dans son poème introductif aux Fleurs du mal, Baudelaire qualifie le lecteur d’hypocrite. Cette affirmation ne doit pas être perçue comme un reproche, mais plutôt un simple fait.
 
Le livre, fruit d’un miracle ?
 
 En réalité, le péché originel du lecteur ne serait-il pas davantage son ingratitude envers les livres et la richesse qu’ils nous apportent ? Quand on pense que la simple transmission du savoir antique relève du miracle… Avant l’apparition de l’imprimerie à la fin du Moyen-Age, la survie des plus grands textes de l’Antiquité n’a du son salut qu’à une poignée de copistes les reproduisant patiemment au fil de cette période encore si sévèrement jugée. L’héritage culturel d’une civilisation tient souvent à peu de choses.
 
Mais qui a perdu de son prestige…
 
 Le livre est cependant aujourd’hui vite publié, vite consommé, vite oublié. Nous ne nous rendons plus compte de sa valeur, de sa lointaine provenance, et de sa fragilité. Il a perdu non seulement sa sacralité, mais aussi sa respectabilité.
 
 Dans les foyers des jeunes couples d’aujourd’hui, nulle place pour une bibliothèque digne de ce nom. Même les classiques étudiés à l’école sont relégués dans des cartons. A peine peut-on espérer entrevoir un dictionnaire ne devant sa présence qu’à son utilité quotidienne. Il y a belle lurette qu’une étagère débordant de livres n’est plus synonyme de prestige, d’ouverture d’esprit.
 
 Dans le Nom de la rose d’Umberto Eco, le héros saute de joie lorsqu’il découvre une bibliothèque d’une incroyable richesse. Mais à présent, rares sont les personnes qui prennent le temps de s’émerveiller devant la beauté d’un espace consacré au livre. Et quand bien même ceux-ci constatent miraculeusement sa présence, c’est pour s’en effrayer et de poser la sempiternelle question : « avez-vous lu tous ces livres ?». Comme si cela relevait d’un exploit.
 
Lecture, acte inutile
 
Car le temps que l’on consacre à la lecture est souvent considéré comme du temps perdu. Cela fait peur comme à cet adjudant qui m’avait déclaré après lui avoir mentionné mes études d’histoire : « Mais vous passez donc tout votre temps à lire ! ». Une simple activité de détente, un pur plaisir d’oisif égoïste : le verdict est ainsi tombé.
 
 L’alpiniste Lionel Terray se considérait comme un conquérant de l’inutile. Inutile dans le sens où ses défis n’apportaient rien de concret d’un point de vue matérialiste. Mais pour l’esprit ? Et le lecteur, serait-il lui aussi un élément inutile pour la société ?  
 
Le lecteur doit sortir de la caverne
 
 Rien de plus faux. Imperceptiblement, les livres nous font évoluer vers une maturité aux limites sans cesse repoussées, nous amènent à mieux nous connaître, nous apportent enfin un recul nécessaire sur ce monde qui nous a vu naître.
 
 Le livre nous rend donc plus libres, il nous pousse lentement à sortir de la caverne (ou de la matrice, pour reprendre un terme plus à la mode), afin de nous rendre compte que nos sens, nos habitudes, nos passions nous trompent.
 
 
Un rebelle voleur de temps
 
 Le lecteur est aussi sans le savoir un rebelle qui brise les rouages d’un système visant à nous caser dans un planning. Devant la dictature du temps comptabilisé et de l’agenda omniprésent, lire est devenu un acte subversif, c’est en quelque sorte voler du temps au système qui nous enrégimente.
 
Ou un pauvre type ?
 
 Mais au bout du compte, que représente la menace potentielle du lecteur pour le système et ses laudateurs reconnaissants ? Ils le perçoivent sans doute comme un Diogène vivant dans son tonneau, une bête curieuse égarée dans l’ère numérique, un ivrogne de mots. Comment comprendre aujourd’hui ce curieux animal en train de s’émerveiller devant les sublimes descriptions du Rivage des Syrtes de Julien Gracq ou un sonnet de José Maria de Heredia ?
 
Souffler sans cesse sur les braises du foyer
 
 Peu importe, les railleries, tant que le lecteur aura conscience par son action d’entretenir la flamme aussi petite soit-elle de la connaissance. Mais ce miracle permanent ne tient qu’à un fil, tout comme ces Indiens de la Terre de Feu que croisa Jean Raspail il y un demi siècle. 
 Il s’agissait des membres d’une tribu aujourd’hui disparue.  Ces derniers survivants transportaient les braises de leur campement, jusque sur leurs frêles canoës, de sorte que la chaleur bienfaisante de ce foyer si difficile à construire ne s’éteigne jamais…  

 De même l'amour du livre brûle encore dans quelques âmes effrontées, Sa flamme vacille souvent. Puisse-t-elle ne s'éteindre jamais...
 
 Laissons le mot de la fin à Henry David Thoreau, l’auteur de Walden ou la vie dans les bois :
 
« Les livres ne peuvent que nous révéler à nous même et, chaque fois qu’ils nous rendent ce service, nous les repoussons. »

 
 

Publié dans Point de vue

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Victoria 12/07/2007 16:04

Bonjour, j'ai beaucoup aime cet article qui reflete bien la place du livre aujourd'hui...
Bonne continuation.

snake 08/07/2007 00:31

avec un livre l'univers tout entier peut tenir dans le creux de nos mains...

snake 08/07/2007 00:29

ouvrir un livre pour moi c'est ouvrir mes yeux sur une fenetre d'un autre monde...l'espace d'un moment...