Eloge du bouquiniste

Publié le par Louis

Une véritable hécatombe
 
 Les bouquinistes sont une espèce en voie de disparition. Dans ma ville, ces derniers ont tous disparu en l’espace de sept ans. Il ne reste désormais que quelques boutiques vendant du livre neuf a prix réduit ou encore une ou deux enseignes spécialisées dans les livres anciens, destinés aux collectionneurs fortunés.
 
 Mais tous ces professionnels du livre ne remplaceront jamais le vrai bouquiniste populaire au sens traditionnel du terme : une personne vendant des livres épuisés et introuvables sans pour autant se lâcher sur les prix, le tout dans un cadre et une atmosphère n’existant dans aucun commerce.
 
 Je dois beaucoup aux bouquinistes. C’est chez eux que je me suis procuré à moindre frais ma première bibliothèque d’étudiant sans le sou. Aujourd’hui encore, à chaque fois que je visite une petite ville, la première chose qui me vient à l’esprit est de savoir ou se trouve le ou les bouquinistes. Une ville sans bouquiniste, c’est un peu comme une ville sans château ni cathédrale ou vieille ruine prestigieuse, c’est un lieu sans histoire.
 
D'agréables capharnaüms

 Tout en étant moi-même un maniaque du classement dans ma librairie, j’adore plonger dans ces capharnaüms de bouquins écornés sentant bon la poussière et le papier moisi. Des livres qui ont justement leur histoire à eux, passant de mains en mains au fil du temps. Tout cela leur a laissé de nombreuses stigmates : couvertures gondolées, pleines d’écornures ou de déchirures ; pages qui se détachent, couvertes de tâches de moisissures, labourées par de minuscules sillons de vers, ou encore grignotées par des dents de souris… Parfois l’un de ses propriétaires éphémères a immortalisé son nom, ou laissé un ticket de bus, quelque fois une revue de presse en rapport avec le livre, plus rarement quelques annotations dans la marge…

Un rebelle anarchisant
 
 Tout ce qui pourrait leur valoir le pilon dans n’importe quel commerce, leur donne ici une valeur sentimentale : celle d’un livre qui a vécu. Quoique sale et cabossé, cet objet s’éloigne du qualificatif de bien de consommation. Il a pour acheteurs tous ces lecteurs passés entre les mailles du filet de la mode et de l’actualité médiatique. Le bouquiniste est fait pour l’individu qui décide un beau jour de lire l’auteur gamma -car tel est son bon plaisir- lorsque tous les regards sont tournés vers l’auteur bêta. A l’heure de la globalisation, le bouquiniste est une sorte de rebelle anarchisant cultivant une certaine culture du désordre. Pourrait-on d’ailleurs prétendre qu’un local parfaitement rangé, sans poussière ni effrayantes tours Babel de livres, puisse être celui d’un véritable bouquiniste ? 
 
Un voyage dans le temps

 Entrer chez un bouquiniste, c’est aussi effectuer un voyage dans le temps, retrouver des livres ou des auteurs tombés dans l’oubli. C’est revoir ces couvertures typiques de leur époque. Je pense à ces vieilles éditions de livres de poche dessinées par de talentueux graphistes, sur lesquelles figurait une scène emblématique du roman. Franchir le seuil de ces portes, c’est un peu voyager dans l’histoire de l’édition française.
 
Prendre le temps de se laisser séduire

 On ne rentre d’ailleurs pas chez un bouquiniste comme dans n’importe quel commerce. Il faut prendre le temps de fouiner. Pas la peine de se ruer sur le tenancier pour lui demander aussitôt le livre que l’on recherche. Dans ce dédale de livres, il faut avant toute chose se laisser happer par ces rayonnages branlants faits de bois de récupération. Ce n’est que vers la fin de sa recherche que l’on pose sa question au bouquiniste. Auparavant l’on prend le temps de se laisser séduire par ces livres qui ne nous intéressent pas en prime abord. Je ne suis pratiquement jamais sorti d’un bouquiniste en emportant l’ouvrage que je recherchais impérativement. A chaque fois, je ressors plutôt avec un nouvel auteur enrichissant ainsi mon panthéon littéraire.
 
 C’est ainsi que j’ai découvert le Vaisseau des morts, un passionnant roman maritime de l’énigmatique écrivain B. Traven. Je l’ai acheté récemment chez un nouveau bouquiniste venant d’ouvrir sa boutique dans un quartier hélas peu passant, les loyers du centre ville étant trop onéreux pour ce commerce loin de vous rendre riche comme Crésus.
 
 Je l’encourage en tout cas à persévérer et maintenir la flamme d’une corporation artisanale qui aura toujours ma sympathie de libraire. En voici l’adresse :
 
Librairie Feuille à Feuille (pochediscount.com)

 
 

Publié dans Point de vue

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